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L'accélération de la quête du bonheur

Frédéric Lenoir

Frédéric Lenoir est philosophe, sociologue et historien des religions. Chercheur associé à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, il a été pendant 10 ans directeur du magazine Le monde des religions. Depuis 2009, il produit et anime l’émission hebdomadaire de France Culture « Les racines du ciel ». Auteur d’une quarantaine d’ouvrages, il a codirigé plusieurs encyclopédies. Parmi ses livres les plus récents, le conte philosophique L’Âme du monde (2012), l’essai Du bonheur, un voyage philosophique (2013) et le livre collectif Les Voies de l’espérance (2014), sur la crise du monde actuel.


Des vertus de la sagesse

Historien, sociologue, écrivain et philosophe des religions, Frédéric Lenoir a partagé avec son auditoire une passionnante interrogation sur l’accélération de la quête du bonheur dans la société occidentale contemporaine.

« Chez moi, à Paris, je n’ai ni montre, ni horloge, ni réveil. C’est donc qu’il doit manquer quelque chose à mon bonheur ! » avançait Frédéric Lenoir un brin provocateur devant un parterre composé de spécialistes et connaisseurs de l’horloger. Avant de révéler, en fin de partie, que ses journées étaient tout de même rythmées par la lecture du temps sur… un smartphone !

Disserter sur le bonheur, c’est fort intéressant. Encore faut-il se mettre d’accord sur la définition du terme. Frédéric Lenoir a donc cherché à placer le débat dans une vaste perspective historique, en commençant par la pensée des philosophes grecs. Et de rappeler que ces penseurs sont partis de la notion de plaisir. Autrement dit, ce qui apporte de la satisfaction dans la vie quotidienne, au corps, aux sens, au cœur et à l’esprit. Problème : le plaisir ne dure pas. Il ne provoque que des émotions passagères. Dès lors, est-il possible de prétendre à un état plus serein, à une forme d’harmonie durable non provoquée par des stimulations extérieures ? Question fondamentale à laquelle des philosophes comme Aristote ou Épicure ont beaucoup réfléchi. Leur réponse : une éthique de la modération et de la raison. C’est en effet la raison qui permet d’équilibrer et modérer les plaisirs, affirment-ils. Aussi faut-il vivre dans la qualité, dans l’intensité et non dans la quantité.

Le diktat de la passion

Avec le développement de la chrétienté, la pensée philosophique évolue. Il est alors décrété que le bonheur n’est plus essentiel à la vie quotidienne. Il suffit d’être bon et charitable envers autrui. L’essentiel se trouve dans l’au-delà, dans l’éternité et la connaissance de Dieu. Les choses changent à nouveau à la Renaissance, qui redécouvre les penseurs grecs avec Montaigne et Spinoza. Ceux-ci soutiennent qu’il est parfaitement légitime d’être heureux dans la vie quotidienne et que cette quête du bonheur ne s’oppose pas aux contraintes imposées par l’existence terrestre. Cette recherche, évidemment, n’a rien d’un long fleuve tranquille. Spinoza souligne que les humains sont des êtres compliqués, embarrassés par leurs pulsions et leurs désirs. Chacun d’entre nous se doit par conséquent de faire un gros travail d’introspection.

Plus tard, au XVIIIe siècle, Emmanuel Kant, fondateur de l’idéalisme transcendantal, va tenter de rationaliser la morale chrétienne avec des principes qui vont marquer l’Occident jusqu’au milieu du XXe siècle. Pour Kant, l’essentiel est de faire son devoir. Quant à la quête du bonheur personnel, elle est périphérique, voire inutile. Nouvelle évolution avec les romantiques. Pour les tenants de ce courant philosophique et artistique, la notion de bonheur n’est pas intéressante en soi. Il faut vivre la vie dans ce qu’elle a de plus intense, de plus absolu, souffrance comprise. À leurs yeux, seules les souffrances de l’âme sont véritablement fondatrices, créatives. L’existence heureuse équivaut à une existence bourgeoise et ennuyeuse. La passion leur est ô combien supérieure. Nouvelles orientations avec la société industrielle qui introduit notamment la notion du bien commun incitant à réfléchir à la société prise dans son ensemble.

À l’heure du capitalisme triomphant

Aujourd’hui, à l’heure du capitalisme triomphant, on est revenu à des concepts plus individualistes. Le bonheur personnel, valeur suprême, est même devenu un sujet d’injonction liée à la réussite sociale et financière. Des valeurs couramment véhiculées par la publicité. Mais cette définition n’a plus grand-chose à voir avec celle défendue par les Grecs, souligne Frédéric Lenoir : « On confond “bonheur” et “plaisir”. On se complaît dans une série de désirs mimétiques successifs. On ne désire une chose que parce que les autres la possèdent. Et faute de l’obtenir, on passe pour un ringard. On est perpétuellement à la recherche de quelque chose d’autre. On zappe sans arrêt. On fait mille choses en même temps. On devient esclave des outils technologiques qui ont été inventés pour nous faire gagner du temps mais qui, au final, nous en font perdre. »

Dès lors, comment faire pour trouver les voies du bonheur ? Difficile, bien sûr, de répondre à une telle question. Frédéric Lenoir propose de revenir à une forme de sagesse empruntée aux philosophes grecs comme aux courants asiatiques tels le taoïsme et le bouddhisme. « Il s’agit d’être attentif à tout ce que l’on fait, explique-t-il. Attacher de l’importance à la qualité plutôt qu’à la quantité. Qualité du travail, qualité des relations affectives. C’est cela qui peut nous rendre heureux. » Frédéric Lenoir prêche également pour un travail d’introspection individuel. « Perdre son job ou perdre un proche, personne ne peut contrôler ce genre d’événement. C’est par l’intériorité que l’on peut réagir le mieux aux événements extérieurs. »

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